L'histoire de Jemaa el-Fna : mille ans en une seule place
Chaque ville a un centre de gravite. Un lieu ou tout converge : commerce, religion, politique, spectacle, ragots, nourriture, crime et faste. Pour Marrakech, ce lieu est Jemaa el-Fna depuis pres de mille ans. La place est le centre geographique de la Medina et le coeur culturel de la ville entiere, et sans doute du Maroc lui-meme. Comprendre son histoire change la facon dont vous la vivez. Le charmeur de serpents avec son cobra fatigue, le cercle de gens autour d'un conteur, la fumee montant d'une centaine de stands de nourriture au crepuscule. Rien de tout cela n'est aleatoire. C'est la continuation de schemas qui se repetent sur ce meme bout de terre depuis le XIe siecle.
Les origines de Jemaa el-Fna sont liees a la fondation de Marrakech elle-meme. La ville a ete fondee vers 1070 par Abu Bakr ibn Umar, chef de la dynastie almoravide. Les Almoravides etaient des Berberes sahariens qui ont deférlé vers le nord du Maroc et ont fini par controler un empire s'etendant du Senegal a l'Espagne. Ils ont choisi l'emplacement de Marrakech pour sa position strategique au pied des montagnes du Haut Atlas, controlant les routes commerciales entre l'Afrique subsaharienne et la Mediterranee. L'espace ouvert qui deviendrait Jemaa el-Fna faisait partie du plan urbain d'origine, situe devant le complexe palatial du souverain.
Le nom Jemaa el-Fna est debattu depuis des siecles. La traduction la plus courante est 'Assemblee des Morts' ou 'Mosquee des Morts'. Cela fait probablement reference a l'utilisation initiale de la place comme lieu d'executions publiques. Les tetes des criminels et des ennemis de l'Etat etaient exposees ici sur des pieux, une pratique courante dans le monde medieval qui servait a la fois de chatiment et d'avertissement. D'autres chercheurs traduisent le nom par 'Mosquee du Neant' ou 'Mosquee de la Destruction', faisant peut-etre reference a une mosquee en ruines qui se trouvait autrefois sur le site. Les souverains almoravides sont connus pour avoir construit une grande mosquee pres de leur complexe palatial, qui fut ensuite detruite par leurs successeurs, les Almohades. L'ambiguite du nom convient a un lieu qui a toujours ete plusieurs choses simultanement.
Sous la dynastie almohade (1147 a 1269), Marrakech devint la capitale d'un empire s'etendant de la Libye a l'Espagne. Les Almohades demolirent la plupart des structures almoravides et reconstruisirent a plus grande echelle. La Mosquee Koutoubia, qui domine encore aujourd'hui l'horizon de Marrakech, fut construite a cette periode. Son minaret de 77 metres fut acheve vers 1195 et sert de repere principal de la ville depuis. Jemaa el-Fna se trouvait dans l'ombre de la Koutoubia et fonctionnait comme la place publique principale de la capitale imperiale. Marches, annonces, celebrations et, oui, executions s'y deroulaient.
L'evolution de la place, de lieu d'execution a centre de divertissement, s'est faite progressivement. Au XIVe siecle, sous la dynastie merinide, Jemaa el-Fna etait devenue un marche autant qu'un espace d'assemblee publique. Marchands itinerants, conteurs, musiciens, acrobates, herboristes, arracheurs de dents et diseurs de bonne aventure s'y etaient etablis regulierement. La place avait toujours attire les foules pour les executions. Les amuseurs ont simplement occupe le meme espace quand il n'y avait pas de tetes a exposer. La periode de cohabitation, quand executions et spectacles coexistaient sur le meme sol, a dure plusieurs siecles.
La dynastie saadienne (1549 a 1659) ramena Marrakech au premier plan comme capitale apres une periode de declin. L'immense richesse du sultan Ahmed al-Mansour, issue de la conquete de Tombouctou et du commerce transsaharien de l'or, transforma la ville. Les Tombeaux Saadiens, le Palais El Badi et d'importantes renovations de la Medina datent tous de cette periode. Jemaa el-Fna prospera comme centre commercial et social d'une ville riche et cosmopolite. La tradition du conte, appelee halqa (cercle), etait deja ancienne a ce stade. Les conteurs jouaient des episodes de recits epiques soir apres soir, ramenant le meme public comme une serie televisee.
La tradition de la halqa merite une attention particuliere car c'est ce qui distingue Jemaa el-Fna de toutes les autres places publiques du monde. La halqa est un cercle de spectacle forme quand un conteur, musicien ou artiste attire une foule. Le public se tient debout ou s'assoit en cercle autour de l'artiste, qui travaille la foule avec un savoir-faire affine au fil des annees. Les conteurs recitaient des recits tires des hadiths, des Mille et Une Nuits, du folklore berbere et de l'actualite, melant instruction morale et divertissement. Les musiciens jouaient du Gnaoua enracine dans les traditions spirituelles subsahariennes, des chants populaires amazighs et des pieces classiques andalouses. Les herboristes combinaient conseils medicaux et spectacle, diagnostiquant les maux et prescrivant des remedes avec le sens du spectacle d'un bonimenteur de foire.
La dynastie alaouite, qui gouverne le Maroc depuis 1631, deplaca la capitale a Fez puis a Meknes, et l'importance politique de Marrakech declina. Mais le role de Jemaa el-Fna comme centre culturel ne faiblit jamais. Tout au long des XVIIe, XVIIIe et XIXe siecles, la place continua a fonctionner comme le principal lieu de rassemblement, de marche et de divertissement de la ville. La periode coloniale francaise (1912 a 1956) apporta la plus grande menace au caractere de la place. Les urbanistes francais consideraient l'urbanisme organique de la Medina comme chaotique et insalubre. Des propositions serieuses visaient a demolir des parties de la vieille ville, paver la place et imposer un plan en grille europeen aux rues environnantes.
Certains changements furent effectues. L'Avenue Mohammed V fut percee a travers le bord ouest de la Medina, reliant la vieille ville au nouveau quartier francais de Gueliz. L'electricite et les routes pavees arriverent. Mais le caractere fondamental de Jemaa el-Fna survecut a la periode coloniale en grande partie intact, en partie parce que les Francais la trouvaient utile comme attraction touristique et en partie parce que la densite et la complexite de la Medina rendaient la demolition en masse impraticable. Les cafes du cote sud de la place, dont le Cafe de France (nomme pendant la periode coloniale), furent construits a cette epoque et devinrent des lieux de rencontre pour les residents francais comme pour les nationalistes marocains.
Le Maroc post-independance, a partir de 1956, apporta un nouveau lot de defis. La modernisation, l'urbanisation et le declin de la culture orale menaçaient tous les activites traditionnelles de Jemaa el-Fna. La television remplaca le conte. Les cassettes remplacerent la musique live. Les jeunes Marocains partirent vers la Ville Nouvelle ou vers Casablanca. Le nombre de conteurs actifs sur la place passa de plusieurs dizaines a une poignee. Dans les annees 1990, certains observateurs culturels craignaient que Jemaa el-Fna ne devienne un spectacle creux, une representation de son ancien soi mise en scene pour les cameras des touristes plutot qu'un espace culturel vivant.
Cette inquietude conduisit a l'un des efforts de preservation culturelle les plus importants de l'histoire moderne. En 1997, l'ecrivain espagnol Juan Goytisolo, qui vivait pres de la place depuis des annees, lanpa une campagne pour proteger Jemaa el-Fna. Il argumenta que le patrimoine culturel immateriel de la place, les spectacles, les traditions orales, les pratiques sociales, avait autant de valeur que n'importe quel monument physique. Sa campagne mena directement a une nouvelle categorie de protection. En 2001, l'UNESCO proclama Jemaa el-Fna comme l'un des premiers Chefs-d'oeuvre du Patrimoine Oral et Immateriel de l'Humanite. C'etait un terrain nouveau. Les protections patrimoniales precedentes portaient sur les batiments, les sites et les objets physiques. La proclamation de Jemaa el-Fna reconnaissait que les activites se deroulant dans l'espace etaient le patrimoine, et non l'espace lui-meme.
La reconnaissance de l'UNESCO fut ensuite integree dans la Convention pour la Sauvegarde du Patrimoine Culturel Immateriel plus large adoptee en 2003, et la Medina de Marrakech (incluant Jemaa el-Fna) fut inscrite au Patrimoine Mondial de l'UNESCO. Cette double protection, materielle et immaterielle, confere a la place un niveau de reconnaissance internationale egale par tres peu de sites dans le monde. Elle a aussi cree des cadres pratiques pour preserver les traditions de conte, musicales et de spectacle qui rendent la place unique.
Aujourd'hui, Jemaa el-Fna fonctionne selon un cycle quotidien qui a a peine change au fil des siecles malgre la couche de tourisme moderne. Le matin est le moment le plus calme. Quelques vendeurs de jus d'orange installent leurs stands. Les charmeurs de serpents arrivent avec leurs paniers. Les herboristes arrangent leurs etalages. En milieu de matinee, la place est active mais geréable. L'apres-midi amene plus d'artistes : acrobates, musiciens, artistes du henne, et les troupes Gnaoua avec leurs castagnettes metalliques et leurs rythmes graves et hypnotiques. La transformation au crepuscule est la plus spectaculaire. Quand la lumiere decline, des dizaines de stands de nourriture s'assemblent a partir de chariots mobiles et de tables pliantes. Les lampes a petrole et les ampoules nues creent un halo de lumiere chaude. La fumee des grills au charbon se mele a l'air du soir. Des cercles se forment autour des conteurs, musiciens et artistes. La foule s'epaissit jusqu'a ce que la place ressemble a un seul organisme vivant.
Les stands de nourriture sont numerotes, un systeme datant des efforts de regulation municipale des annees 1980. Il y a environ 100 stands par soir de forte affluence, servant de tout, de la soupe harira a la tete de mouton en passant par les sardines grillees et les escargots en bouillon. Les tenanciers se disputent agressivement les clients, avec des jeunes hommes postes aux bords de chaque groupe de stands tirant les passants vers leur section. Cela peut sembler agressif mais ca fait partie du spectacle. Choisissez un stand, asseyez-vous sur le banc, et montrez du doigt ce qui a l'air bon. Un diner complet coute 50 a 100 MAD. La qualite est generalement correcte. L'ambiance est incomparable.
Les conteurs, autrefois les artistes les plus importants de la place, sont aujourd'hui les plus menaces. En 2026, seule une poignee de conteurs traditionnels (hlaykia) se produisent encore regulierement. Leur public est presque exclusivement marocain. Les touristes passent devant les cercles de halqa sans comprendre ce qui se passe, car les histoires sont racontees en darija. Les artistes sont pour la plupart des hommes ages qui ont appris le metier de leurs peres et grands-peres. Il n'existe pas d'ecole formelle de conte de halqa. Quand la generation actuelle mourra, la tradition pourrait mourir avec elle malgre la protection de l'UNESCO. Plusieurs organisations, dont l'Association de Jemaa el-Fna, travaillent a former de jeunes conteurs, mais l'equation economique est difficile. Un conteur gagnant des pourboires d'une foule de 30 locaux gagne bien moins qu'un musicien attirant 50 touristes.
L'attentat de 2011 qui tua 17 personnes au cafe Argana du cote sud de la place fut l'evenement le plus violent de l'histoire moderne de Jemaa el-Fna. Le cafe a depuis ete reconstruit, et la place a retrouve son rythme en quelques semaines. La resilience n'etait pas surprenante. Jemaa el-Fna a survecu aux guerres dynastiques, a l'occupation coloniale, aux tremblements de terre, aux epidemies et a l'erosion lente de la modernite. Une seule bombe ne pouvait pas mettre fin a mille ans de vie accumulee. Les foules du soir sont revenues. Les conteurs sont revenus. Les stands de nourriture ont ete reassembles. La place a continue.
En se tenant sur Jemaa el-Fna au crepuscule, entoure de fumee, de bruit et de la pression de plusieurs milliers de personnes, il est facile d'etre submerge par l'instant present. Mais la place recompense la conscience historique. Les musiciens Gnaoua sont les descendants d'Africains subsahariens reduits en esclavage qui ont mele leurs traditions spirituelles au soufisme marocain. Les conteurs sont les derniers praticiens d'une tradition orale anterieure a l'imprimerie. Les stands de nourriture perpetuent une fonction marchande plus vieille que la plupart des nations europeennes. Les charmeurs de serpents, malgre leur reputation de piege a touristes, pratiquent une tradition enracinee dans le mysticisme soufi et l'animisme preislamique. Chaque cercle de spectateurs sur la place est une halqa, la meme forme et la meme fonction sociale qu'il y a cinq cents ans. Les artistes ont change. Le public a change. Le cercle, lui, n'a pas change.